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Peut-on avoir bonne conscience en séjournant dans un tout-inclus?
Est-il vrai qu’en séjournant dans les tout-inclus, d’un pays pauvre, les Québécois n’aident guère que les multinationales de l’hôtellerie et que les retombées sur la population locale sont minimes?
«Sur les 500 personnes que nous employons, 460 sont embauchées localement», répond Fernando Gracia, directeur général du Royal Decameron Indigo, premier grand complexe tout-inclus d’Haïti. «Nous nous efforçons d’offrir le plus d’opportunités possible aux gens de la région.»
L’organisme britannique Tourism Concern, qui veut sensibiliser les voyageurs aux questions éthiques posés par le tourisme, professe que les retombées économiques de l’implantation d’un tout-inclus sur l’économie d’un pays pauvre sont minimes, alors que la formule a eu des impacts négatifs considérables : elle provoque souvent la fermeture des restaurants et de commerces locaux, puisque les villégiateurs restent la plupart du temps enfermés dans leurs ghettos dorés.
Ce n’est pourtant pas l’avis des Haïtiens que nous avons interrogés lors de notre séjour au Royal Decameron Indigo de Montrouis, sur la côte des Arcadins. En rouvrant ses portes sous une grande bannière internationale, sur un site jadis occupé par le Club Med, puis jusqu’à l’an dernier, par le Club Indigo, le complexe a fait bien des heureux.
Le Club Indigo, qui fonctionnait avec 200 chambres, ne les remplissait que les fins de semaine avec la clientèle haïtienne et celle des employés des ONG internationales présentes à Port-au-Prince. Le Royal Decameron a réaménagé toutes les unités, y compris celles (plus de 200) qui étaient laissées à l’abandon dans la partie sud de la propriété. Il les a rénovées, les dotant notamment de balcon et de nouvelles salles de bains. Il a construit une nouvelle piscine, deux restaurants de spécialités, un spa, et plusieurs autres installations. Et surtout, il fait revenir les véritables touristes en Haïti.
«Nous avons contracté un bail de 25 ans avec les propriétaires, les sœurs Véronique et Béatrice Nadal, et nous avons investi 15 millions de dollars pour rafraichir les installations et en aménager de nouvelles», révèle Fernando Gracia. «La plupart des travailleurs affectés au chantier étaient recrutés sur place. Le Club Indigo employait 150 personnes qui ne travaillaient pas tous à plein temps. Nous les avons gardés et nous avons embauché 300 employés locaux de plus.»
Dans cette région affectée par un chômage endémique depuis plusieurs décennies, l’impact est considérable.
«Outre ces 450 emplois directs, on peut calculer que nous avons créé deux fois plus d’emplois indirects chez les fournisseurs et grâce aux retombées que les salaires versés provoquent sur l’économie locale», estime Fernando Gracia.
Envoyer les enfants à l’école
Pour Sonny Espérance, danseur attaché à une école de ballet classique de Pétion-Ville, un des quartiers de Port-au-Prince, les perspectives d’emploi dans son domaine étaient plutôt minces. «Les gens du Decameron sont venus nous faire passer des auditions et j’ai été engagé dans l’équipe d’animation», raconte-t-il. «Je fais partie de la troupe des spectacles et, pendant la journée, je donne des cours de salsa, de danses haïtiennes et de tango.»
Louise Marc Daly, qui travaille comme serveuse au restaurant-buffet, habite à St-Marc, une ville de 250 000 habitants située à une vingtaine de kilomètres du complexe tout-inclus. Mais en tap-tap, le moyen de transport en commun le plus utilisé du pays, le trajet lui prend une heure le matin et autant le soir. Elle ne s’en plaint pas. «C’est un bon emploi et, non seulement, je gagne ma vie, mais je la gagne mieux que si j’avais trouvé un travail ailleurs», dit-elle.
Car les émoluments de base versés par la chaîne Decameron à un employé sans qualifications particulières sont plus élevés que le salaire minimum officiel. Ce dernier est fixé à 300 gourdes par jour, soit quelque 5 $ US, ou 150 $ par mois, alors que la rémunération mensuelle minimale consentie par le groupe hôtelier se chiffre à 200 $ US.
«Mais à mesure qu’un employé acquiert de l’expérience, on lui donne plus de responsabilités et le salaire grimpe», remarque Fernando Gracia. De plus – c’est presque une incongruité en Haïti! – tous les employés bénéficient d’une couverture sociale, notamment une assurance santé étendue à leurs conjoints et à leurs enfants.
Des enfants dont, grâce à cela, les perspectives d’avenir s’améliorent, comme le souligne Dieudonné Exinor, serveur «tournant» (ce qui signifie qu’il se promène entre les trois restaurants du complexe).
«Moi, j’avais un emploi décent comme économe dans une école de Saint-Marc», explique-t-il. «Mais quand j’ai appris que les gens de Decameron faisaient passer des auditions d’embauche, je n’ai pas hésité : je suis allé poser ma candidature. Comme j’habite Montrouis, je n’ai plus à voyager jusqu’à Saint-Marc. Pour la plupart de mes collègues, qui n’avaient pas de travail, l’implantation du Décameron sur la côte des Arcadins signifie encore plus : ils vont maintenant pouvoir envoyer leurs enfants à l’école.»
Car l’école n’est pas gratuite, en Haïti. Le gouvernement n’a pas les moyens d’entretenir un système d’enseignement public gratuit. Selon les établissements, les frais de scolarité flottent entre 5 000 et 10 000 gourdes par an. Soit de 83 à 170 $ US.
«Chez nous, à Montrouis, j’entends les gens parler dans la rue : ils aimeraient bien qu’il y ait plus de touristes, parce qu’eux aussi voudraient décrocher un emploi», observe Dieudonné Exinor. «Du temps du Club Indigo, il y avait beaucoup moins de monde qui travaillait ici. Moi, ma femme et mon garçon de quatre ans sont assurés de manger tous les jours et mon fils ira à l’école parce que les touristes sont de retour.»