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Fort-Cochin : un coin d’Europe en Inde du Sud
Notre journaliste revient du Kerala, un des États du sud de l’Inde, où il a participé, en compagnie d’un groupe d’agents de voyages anglophones, à un voyage de familiarisation organisé par le grossiste et consolidateur Onkar Travels. Il a passé les deux derniers jours du voyage à Kochi, la métropole du Kerala et il a été séduit par le vieux quartier colonial de Fort-Cochin, où les Portugais, les Hollandais et les Britanniques ont successivement apposé leur empreinte. Il nous livre également quelques réflexions sur cet État du Kerala, qui forme une société un peu distincte du reste de l’Inde.
Même s’il a la réputation d’être le premier navigateur européen a avoir emprunté la route maritime vers les Indes, le portugais Vasco de Gama avait été précédé par les Romains, les Arabes, les marchands juifs, puis vénitiens, les Chinois et quelques autres. Quoi qu’il en soit, il est le pionnier qui a ouvert des «comptoirs» (il n’y a pas eu de conquête portugaise, mais des concessions accordées par les rajahs locaux) sur la côte de Malabar et notamment à Fort-Cochin, devenu le quartier colonial de Kochi, qui est, avec plus de 2 millions d’habitants, la plus grande ville du Kerala et le plus grand port de l’Inde.
Notre première visite à Fort-Cochin a été pour l’église Saint-François (St Francis), où Vasco de Gama a été enterré en 1524 et où sa dalle funéraire est encore visible dans la nef de droite, même si ses fils ont fait rapatrier sa dépouille au Portugal, 15 ans après sa mort.
Dans ce quartier de Fort-Cochin, qui doit son nom aux fortifications que les Portugais avaient érigées au bout d’une presqu’île, on amène d’abord le touriste aux carrelets chinois : quatre gigantesques filets carrés, manœuvrés par un système de palans et de poulies, et qui sont encore en service sur le front de mer, même s’ils ont été installés par les Chinois qui commerçaient avec le Kerala bien avant l’arrivée des Portugais, en 1498. Un siècle plus tard, ces derniers ont été délogés par les Hollandais, qui eux-mêmes ont été expulsés par les Britanniques, en 1795. Avec pour résultat qu’on trouve, dans la vieille ville, de très belles demeures coloniales de trois styles architecturaux différents.
Plusieurs ont été transformées en hôtels de charme. Parmi celles qu’on admirera au passage, il y a la maison où Vasco de Gama a passé les dernières années de sa vie et le Palais hollandais qui fût la résidence du Raja de Cochin, puis celle des gouverneurs hollandais. On y admire notamment les somptueuses fresques représentant des scènes du Ramayana (la grande épopée indienne). Dans le quartier voisin de Mattancherry, on découvre l’ancien quartier juif, aujourd’hui colonisé par des antiquaires, et la synagogue datant de 1568 (les Juifs étaient présents à Cochin depuis la chute de Jérusalem, en 70 de notre ère, et bien appréciés des rajahs locaux, mais la plupart ont depuis immigré en Israël). Sur leur presqu’île, Fort Cochin et Mattancherry ne constituent qu’une fraction de la ville, dont la plus grosse partie s’est développée sur le continent (la partie nommée Ernakulum, à 1h30 de rickshaw ou de taxi, à cause du trafic). Mais il y règne une atmosphère européenne entretenue par la multitude de boutiques et de bistros installés dans les petites rues pavées. Une Europe tropicale sur laquelle l’Inde a apposé son empreinte obsédante et un peu chaotique!
La faucille et le marteau
Même si les mendiants et les colporteurs se font un peu plus nombreux à Fort-Cochin et à Mattancherry que dans le reste du Kerala, on est loin de la misère grouillante qui s’exhibe encore dans certains quartiers de Delhi, de Calcutta et de Bombay. Ce qui, à mon retour, a fait s’exclamer une de mes amies : «Le Kerala : mais ce n’est pas la véritable Inde!».
Une des particularités de l’État c’est que, depuis 1958, il a régulièrement été gouverné par une coalition de gauche dominée par le Parti communiste indien allié à quelques autres formations de gauche. Même si les dernières élections ont porté au pouvoir l’autre coalition, dominée, celle-là, par le parti du Congrès (celui de la famille Ghandi), qui a assuré l’alternance à plusieurs reprises, le voyageur un peu attentif ne peut manquer, en traversant les petites et les moins petites villes du Kerala, de remarquer les drapeaux rouges frappés de la faucille et du marteau, qui flottent au vent un peu partout.
Après avoir formé le premier gouvernement communiste du monde élu démocratiquement, en 1957, le CPI (Communist Party of India) a engagé une réforme agraire qui imposait une limite à la superficie des propriétés foncières qu’une famille pouvait détenir. Ce qui, après bien des péripéties, s’est soldé par une redistribution d’une partie des immenses domaines fonciers féodaux aux paysans qui les cultivaient comme ouvriers agricoles depuis des générations. Parallèlement, le gouvernement communiste entreprenait de réformer le système scolaire. Ces mesures ont fait l’objet de plusieurs amendements, à mesure que les gouvernements se succédaient, mais pour l’essentiel, elles sont restées appliquées, avec pour résultat que le taux d’alphabétisation se chiffre à 94,59% (contre 74,04% pour l’ensemble de l’Inde), que l’espérance de vie s’élève à 74 ans, soit sept ans de plus que dans le reste du pays, et que le produit intérieur brut atteint 2 271 $ par habitant (la moyenne indienne est 1 627 $).
Bien entendu, la coalition de gauche dominée par les communistes n’a jamais mis en pratique les principes comme la «dictature du prolétariat» prônés par Lénine et ses successeurs. Le gouvernement central ne l’aurait jamais permis. Elle a plutôt gouverné comme un bon parti social démocrate.
Cette situation, qui a bénéficié à une grande partie de la population, a ses revers. Ainsi, l’économie est largement dominée par l’agriculture qui, grâce au poivre et aux autres épices, mais aussi au caoutchouc et au thé, constitue l’épine dorsale de l’économie de l’État (qui est, après le Vietnam, le second producteur mondial de poivre après avoir été longtemps le premier). Sans doute effarouché par l’étiquette «communiste», les investisseurs susceptibles de développer un secteur industriel important n’ont jamais misé sur le Kerala. Ainsi, le taux de chômage a incité des centaines de milliers de jeunes à choisir l’exil. Beaucoup d’entre eux sont partis travailler dans les émirats du Golfe Persique et les devises qu’ils envoient à leurs familles occupent une part importante dans l’économie.
Pour stimuler l’emploi, le gouvernement s’emploie à développer le tourisme avec succès. Aujourd’hui, avec les backwaters, les paysages des ghâts occidentaux, la ville coloniale de Kochi et quelques stations balnéaires, comme Kovalam et Varkala, réputées offrir les plus belles plages du pays avec celles de Goa, le Kerala s’impose comme la destination logique, pour les amoureux de l’Inde qui ont déjà écumé le triangle Delhi/Agra/Jaipur ou sa version élargie à l’axe Jaisalmer/Varanasi. C’est une autre Inde, plus paisible, même si la densité de population est plus importante, où la misère criante est à peu près absente.
L’auteur de ce reportage était l’invité du voyagiste et consolidateur Onkar Travels (www.onkartravels.com) et de l’Office du tourisme du gouvernement de l’Inde (www.incredibleindia.org).